Les locuteurs de langues différentes ne pensent pas de la même façon

Si votre langue maternelle ne connaît que « haut, bas, gauche et droite », mais pas « est, ouest, nord et sud », comment pourriez-vous « retrouver le nord » ? Pourtant, dans une petite communauté autochtone d’Australie, une fillette de cinq ans peut indiquer le nord sans hésiter, alors que sa langue n’a aucun mot pour désigner des directions spatiales relatives comme « gauche » et « droite ».

Le linguiste Lü Shuxiang racontait cette plaisanterie :

Vous traduisez un roman et apprenez que le personnage principal a un cousin. Vous traduisez le mot par « cousin plus jeune ». Puis vous découvrez que la personne est une femme et vous corrigez par « cousine plus jeune ». Ensuite, vous apprenez qu’elle est plus âgée que le personnage principal : vous remplacez par « cousine aînée ». Plus loin, vous découvrez qu’elle appartient à la génération au-dessus du personnage : vous la transformez en « tante éloignée ». Puis vous apprenez qu’elle est du côté paternel et vous devez écrire « tante paternelle éloignée ». Mais même cela n’est pas certain : ce pourrait être la tante éloignée du personnage par alliance.

Au-delà de la perception spatiale et de la façon de décrire les liens familiaux, les locuteurs de langues différentes se distinguent aussi dans de nombreux autres aspects de la pensée. Il s’agit notamment de la perception du temps et de l’espace réunis, des souvenirs de faits observés et des différentes interprétations d’un même événement, de la facilité à apprendre de nouvelles choses, des capacités de calcul, et même de la perception de son propre genre.

Le bilinguisme, une gymnastique pour le cerveau

Une étude de l’université Northwestern estime que parler deux langues entraîne le cerveau, comme une « gymnastique cérébrale », et le maintient en meilleure santé. Les mots croisés et d’autres activités aident à entretenir les capacités mentales, mais l’apprentissage et l’usage de deux langues auraient des effets plus marqués, notamment sur l’attention, le contrôle des impulsions et le décodage des sons. Des études antérieures ont également suggéré que le bilinguisme pouvait aider à prévenir la maladie d’Alzheimer. En moyenne, les personnes bilingues développent une démence quatre ans plus tard que les personnes monolingues ; même lorsque les symptômes apparaissent, elles ont en moyenne trois ans de plus lors de leur premier traitement.

Les chercheurs considèrent aussi les musiciens comme un groupe bilingue. En poussant le raisonnement, il ne fait aucun doute que les programmeurs sont plus intelligents. Les personnes qui parlent plusieurs langues étrangères semblent observer avec plus d’acuité et réagir plus rapidement face à des défis mentaux, même lorsque ceux-ci n’ont rien à voir avec les langues.

Fait intéressant, une étude de scientifiques britanniques avance que « parler chinois demande davantage d’efforts au cerveau ». Les chercheurs expliquent que les locuteurs de langues différentes ne décodent pas la parole de la même manière. Si le chinois intimide tant d’étrangers, c’est notamment parce qu’une même syllabe peut avoir plusieurs sens selon le ton employé. D’après les chercheurs, le cerveau décode le chinois d’une manière proche du traitement de la musique : davantage de régions cérébrales sont sollicitées et l’effort mental est plus important.

Penser dans une langue étrangère rend plus rationnel

Une étude de psychologie de l’université de Chicago a montré que penser dans une langue étrangère crée une « distance cognitive » utile. Elle favorise le raisonnement analytique et réduit les réactions inconscientes et émotionnelles. « Alors que de plus en plus de personnes utilisent une langue étrangère dans leur vie quotidienne, cette découverte a aussi une portée à long terme », indique l’étude. Les personnes qui connaissent une autre langue peuvent s’en servir pour prendre des décisions financières ; penser dans cette langue peut les inciter à réfléchir avant d’agir.

Langue et pensée

  1. La langue et la pensée sont liées. La langue peut influencer la structure de la pensée et la cognition.
  2. La mémoire est l’« espace de travail » du cerveau, où l’information est traitée et intégrée. Si l’information récupérée dans la mémoire de travail est formulée d’une manière qui complique sa manipulation, son traitement devient plus difficile, ce qui peut affecter la pensée et la cognition.
  3. Une langue plus riche permet d’exprimer et de stocker les informations de façon plus nuancée. Quand ces connaissances sont récupérées dans la mémoire de travail, elles peuvent soutenir la cognition.
  4. La langue est un système symbolique parmi d’autres. En théorie, tous les systèmes symboliques influencent la structure de la pensée et la cognition dans le cerveau, selon des principes et des mécanismes assez semblables. Un bon système symbolique peut rendre le traitement de l’information plus direct, plus intuitif et plus efficace.
  5. Si la langue maternelle ne distingue pas finement certains aspects d’une chose alors qu’une autre langue le fait, l’apprentissage de cette seconde langue peut améliorer la capacité à comprendre ces aspects. Les limites de cognition et de pensée imposées par la langue maternelle peuvent ainsi être en partie compensées.