La semaine dernière, en traduisant des documents d’exposition, je suis tombé sur plusieurs extraits d’essais de Xu Hong, critique d’art chinoise. Les textes étaient en anglais et je voulais les retraduire en chinois ; j’ai donc cherché l’original au lieu d’improviser.

Cet essai, « Sortir de l’abîme : lettre aux femmes artistes et aux femmes critiques », a été publié par Xu Hong en 1994 dans Jiangsu Pictorial. Il est considéré comme le premier manifeste féministe de l’art chinois et comme un texte fondateur de la critique d’art féministe en Chine.

Pourtant, j’ai eu beau essayer la recherche Web et académique de Google et Baidu, consulter les bibliothèques numériques de Shenzhen, du Zhejiang et du Jiangsu, ainsi que CNKI et Superstar : j’ai trouvé beaucoup d’articles citant ce texte, mais pas son texte intégral.

Heureusement, le magazine existe toujours, même s’il s’appelle désormais Huakan. J’ai trouvé ses comptes Weibo et WeChat et leur ai laissé un message. Le jour même, un éditeur m’a répondu que les numéros de 1994 n’avaient pas encore été numérisés. Il a demandé à un collègue de chercher l’exemplaire papier dans les archives et de m’en envoyer des photos.

J’ai reçu le courriel ce matin. Un grand merci à toute l’équipe de Huakan ! C’est justement la Journée internationale des femmes ; un document historique aussi important mérite d’être partagé.

Bonne fête à toutes les femmes !

Le magazine d’origine

Sortir de l’abîme

Lettre aux femmes artistes et aux femmes critiques

Xu Hong
Jiangsu Pictorial · juillet 1994

L’art moderne en Chine a connu des hauts et des bas. Une exposition proposée par des critiques vient de se terminer à Pékin et une autre commence ; la Biennale de Guangzhou en est à sa deuxième édition. Même si ces expositions diffèrent de l’Exposition nationale des beaux-arts officielle dans leur organisation et leur sélection des œuvres, elles prolongent pour l’essentiel l’ancienne tradition masculiniste de l’art. Un groupe d’hommes s’assoit autour d’une table pour décider quelles œuvres de femmes artistes méritent d’être exposées et lesquelles ne le méritent pas. À la fin, ils sélectionnent celles qui correspondent à leurs critères et à leurs goûts, puis se permettent de les juger.

Sans même parler de savoir si cette méthode de sélection obéit à des principes artistiques, sur quoi reposent les critères artistiques ? Comment sont-ils établis et appliqués ? Le développement de l’art dépend-il réellement de la création et de l’application de telles règles ? En réalité, cette façon brutale de traiter l’art des femmes prolonge un patriarcat vieux de plusieurs millénaires.

Quand cette méthode, qui ignore l’art lui-même, s’impose aux femmes et à leurs œuvres, les artistes sont confrontées à un choix dangereux. Elles peuvent s’effacer et suivre les règles artistiques définies par les hommes, laisser ceux-ci parler à la place des femmes et maintenir une norme où le monde n’a qu’une seule voix : celle des hommes. Ou bien, si les femmes essaient de changer la situation et de dire la vérité avec leur propre voix, ceux qui ne comprennent pas leur langage le méprisent, le jugeant « trop personnel » (peut-être selon une langue masculine). Ils disent que les femmes peintres ne s’intéressent ni à la grande culture ni à la société, seulement aux détails insignifiants de leur vie personnelle et à leurs sentiments — comme si la société contrôlée par les hommes leur avait permis d’autres sujets. Ils s’appuient sur ces jugements pour nier leurs œuvres et faire taire leur voix, les laissant sans place propre, dans une confusion entre la personne et l’objet.

Cette situation absurde n’a pas disparu. Des personnes qui discriminent selon le sexe et creusent les différences entre les genres s’empressent encore d’endosser le rôle du « père » pour limiter et définir la nature de l’art.

Pourtant, il est indéniable que presque toutes les normes et institutions existantes — y compris la philosophie, la langue et l’image — ont été établies selon le point de vue d’un seul sexe. Même les habitudes de langage et de pensée des femmes se conforment inconsciemment à ces normes. Tout cela a depuis longtemps été contaminé par le sexisme ; quand nous cherchons à nous affirmer, nous nous glissons sans le savoir dans les modèles que d’autres nous ont imposés. Maintenant que nous nous éveillons et essayons d’opposer notre propre langue et notre propre voix à cette irrationalité intégrée à nos habitudes, nous nous retrouvons sans nous-mêmes. En pratique, nous sommes devenues muettes.

Nous ne pouvons pas réécrire l’histoire, car nous avons été, au fil de son déroulement, un groupe qui en a disparu. Mais, arrivée jusqu’à aujourd’hui, l’histoire nous offre une occasion de réflexion et ouvre une nouvelle perspective. Après les actes et les folies commis par l’humanité, soumise à la pensée masculiniste, contre ses intérêts fondamentaux, les gens commencent à reconnaître que les femmes pourront rendre le monde meilleur. Les faits le confirmeront de plus en plus. En cherchant un langage qui nous appartienne et en explorant notre conscience et notre pensée, nos voix ne seront pas pour autant faites de qualités purement féminines ; elles porteront néanmoins un esprit propre aux femmes. Leur participation changera la situation actuelle des femmes et celle de la culture humaine, y compris de l’art et d’autres domaines.

L’art, en tant que conscience de l’humanité, devrait être le premier à se libérer de la domination masculine. La situation actuelle des beaux-arts en Chine n’est pas réjouissante : elle s’enfonce dans un abîme narcissique de « semblable attiré par le semblable ». Elle se couvre de beaux titres et de noms de courants artistiques, et profite de chaque occasion pour établir son hégémonie. Dans les concours et expositions de toutes tailles à travers le pays, bien des événements deviennent des « rassemblements de personnes du même sexe » et bien des écoles ou organisations des « clubs du même sexe ». Il arrive que l’on invite une ou deux femmes pour la décoration, mais les décisions importantes et les prises de parole leur restent toujours interdites. (À l’inverse, les femmes respectent souvent beaucoup les conseils des autorités masculines.) Cette pratique remonte à plusieurs siècles. Si l’on laisse cette méthode dépassée survivre au XXIᵉ siècle, la séparation entre le modernisme de façade et le patriarcat de fond divisera notre esprit et notre corps ; cette fracture mènera finalement au véritable déclin de l’art.

Les artistes et critiques d’art chinoises doivent donc s’efforcer de surmonter cette séparation afin que les personnes de l’autre sexe puissent lire et comprendre leur langage, entendre et écouter clairement leur voix. (La plupart des femmes comprennent la langue des hommes, puisqu’on la leur inculque dès la naissance.) Les artistes et critiques d’art chinois doivent eux aussi travailler avec les femmes pour sortir de l’abîme qu’ils ont creusé pour eux-mêmes. Il faut comprendre qu’un art moderne sans art féministe conscient de lui-même n’est pas pleinement moderne.