Le 10 juin, le film Dreams of Violets a été présenté en avant-première au Tribeca Film Festival. Il est généré par l’IA, dure 75 minutes et a coûté 2 000 dollars.

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Le titre prévisible serait : « Un film réalisé pour 2 000 dollars : l’IA va-t-elle prendre les emplois d’Hollywood ? »

Pourquoi pas. Mais ce qui mérite vraiment réflexion, ce n’est pas le faible coût. C’est qu’il n’y avait aucun plateau.

Quand nous regardons un film, nous imaginons qu’un groupe de personnes se tient derrière l’écran. Quelqu’un règle les lumières. Quelqu’un pousse le chariot de travelling. Quelqu’un attend que les nuages se dissipent. Quelqu’un reprend la même réplique pour la dix-septième fois. Un film ressemble à un film non seulement parce qu’il contient des images, mais parce que nous savons que des gens ont été là, y consacrant du temps et de la patience pour faire advenir un instant.

Dreams of Violets retire discrètement cette idée préalable.

Ce n’est pas quelques secondes de spectacle produit par l’IA sur une plateforme de vidéos courtes, ni une démonstration destinée aux investisseurs. Le film est entré dans un festival grand public reconnu comme Tribeca. En somme, il dit : vous pouvez le détester, mais vous ne pouvez plus prétendre qu’il attend encore dehors.

Ce qu’elle remplace, ce n’est pas la caméra, mais l’autorisation

Le réalisateur Ash Koosha explique qu’il aurait été impossible de tourner cette histoire de manière traditionnelle.

Une partie porte sur les manifestations en Iran, ce qui mettrait de vraies personnes en danger. Par ailleurs, un créateur indépendant ne peut pas mobiliser toute la machine : équipe, lieux, acteurs et financement.

Ce que l’IA remplace d’abord, ce n’est donc pas la caméra. C’est l’autorisation.

Inutile de trouver quelqu’un qui approuve un lieu de tournage, d’obtenir plusieurs millions, de montrer le visage d’un acteur ou de convaincre les circuits de production que votre histoire mérite d’être filmée. Tous ces passages marqués « refusé, interdit » sont transférés dans une machine.

C’est là que la situation devient intéressante. Le cinéma n’a jamais manqué tant d’argent que d’accès : qui peut obtenir l’argent, intégrer une équipe, tourner à tel endroit ? L’IA abat ces portes et laisse un créateur seul face à un outil.

« Une personne est à elle seule un studio », cela sonne romantique. En pratique, c’est un peu cruel. Romantique, parce qu’il n’est plus nécessaire de supplier en attendant des financements ; cruel, parce que le « studio » comptait auparavant des gens.

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Le plus dangereux, ce n’est pas un mauvais film

On demande : est-ce qu’un film d’IA se regarde ?

Il y a beaucoup de défauts à relever : les expressions flottent, les mouvements saccadent, les émotions semblent imposées par l’algorithme. Mais l’affirmation « pour l’instant, c’est encore raté » est rarement fiable. L’histoire des technologies montre que les secteurs changent souvent avant même que la technologie soit parfaite, lorsqu’elle commence à bouleverser les coûts et les règles du jeu.

L’essentiel n’est pas de savoir si les premiers longs métrages d’IA sont agréables à regarder, mais de savoir qui commence à les prendre au sérieux.

Tribeca a retenu Dreams of Violets, apposant un petit sceau de reconnaissance sur cette catégorie. Ce sceau ne signifie pas « le cinéma d’IA est arrivé à maturité », mais « le cinéma d’IA mérite qu’on en débatte ».

Un mauvais film ne peut pas changer le monde. Une nouvelle catégorie, si.

Certains critiques ont aussi souligné que l’usage le plus intéressant de l’IA générative au cinéma ne consiste peut-être pas à envoyer des prompts à des modèles généralistes. Il pourrait plutôt s’agir de modèles conçus sur mesure par des réalisateurs, des équipes artistiques et techniques, afin de maintenir une cohérence visuelle dans le cadre d’un processus créatif traditionnel.

Cela refroidit un peu l’enthousiasme autour des images générées par l’IA. Le récit selon lequel « tout le monde peut faire un film » est séduisant, mais les œuvres qui resteront seront toujours celles de personnes qui savent raconter, choisir et maîtriser un style. L’IA abaisse le coût d’entrée, pas le niveau esthétique. Elle permet à davantage de gens d’entrer dans le domaine et rend encore plus visible la question du savoir-faire de mise en scène.

Ce qui nous inquiète vraiment, ce n’est pas l’absence d’âme des machines

La critique la plus fréquente est : l’IA n’a pas d’âme.

Je disais cela moi aussi. Puis j’ai compris que c’était un peu paresseux, comme une dernière ligne de défense qui semble noble mais qu’on ne peut pas vérifier. Ce que le public veut vraiment savoir, c’est : ai-je été touché ?

Si la réponse est « parfois », alors le problème commence.

Non pas parce que l’IA aurait vraiment une âme, mais parce que notre capacité d’empathie humaine est assez peu sélective. Nous pleurons devant Pixar, nous nous attachons à des personnages de jeux vidéo et nous avons le cœur brisé pour des personnes qui n’existent pas dans les romans.

Le vrai test d’un film d’IA n’est donc pas : « La machine a-t-elle une âme ? » C’est : « Les humains sont-ils prêts à confier leurs émotions à quelque chose qu’une machine a généré ? »

Nous avons déjà franchi cette porte bien des fois. Mais, auparavant, il y avait des personnes derrière le personnage : comédiens de doublage, animateurs, scénaristes, réalisateurs. Le long métrage d’IA brouille cette chaîne : créer ressemble alors à « quelqu’un devant un écran qui clique encore et encore sur le résultat qui lui semble acceptable ».

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Le cinéma a-t-il encore besoin d’un plateau ?

À vrai dire, je suis partagé.

D’un côté, l’IA ouvre une porte aux personnes qui n’ont ni ressources ni conditions sûres. Des exilés ou des équipes débrouillardes pourront peut-être enfin donner forme aux images qu’ils ont en tête. L’histoire du cinéma compte beaucoup de récits jamais filmés parce qu’ils coûtaient trop cher. L’IA permettra peut-être à certains « films impossibles » d’exister.

De l’autre, la même lame peut aider un cinéaste indépendant à raconter une histoire qu’on a étouffée, ou permettre à une plateforme de fabriquer en série des émotions bon marché. Elle peut aider les nouveaux venus à franchir les portes, ou permettre à une entreprise d’embaucher des dizaines de personnes en moins.

Le danger du cinéma d’IA, ce n’est pas qu’il puisse fabriquer des images. C’est qu’il présente discrètement « se passer de personnes » comme une « libération de la création ». Ces deux choses peuvent parfois se recouper, mais elles ne sont pas équivalentes.

Revenons donc à la question : le cinéma a-t-il encore besoin d’un plateau ?

Ma réponse : oui, mais à l’avenir, le « plateau » ne sera peut-être pas uniquement un espace physique.

Un plateau traditionnel, c’est un groupe de personnes confrontées ensemble à l’incertitude : le temps peut changer, quelqu’un peut se tromper, la lumière peut soudain devenir magnifique. Le plateau ne sert pas seulement à enregistrer la réalité ; il donne aussi à la réalité une chance d’entrer dans le cadre.

Le plateau d’IA ressemble davantage à un lieu de jugement individuel. Pas de vent, pas de lumière, pas de réaction spontanée d’un acteur ; seulement vous, choisissant un résultat parmi des milliers, le rejetant puis recommençant. Le hasard vient du système, pas du monde.

Dreams of Violets raconte une histoire dangereuse, impossible à filmer dans la réalité. L’IA ne remplace pas le réel ; après que celui-ci a été bloqué, elle cherche un détour pour en préserver quelque chose.

Cela nous rappelle qu’il faut distinguer deux types d’images générées par l’IA :

Les unes suppriment des personnes là où rien ne l’exige.

Les autres cherchent une voie de passage là où la réalité est vraiment inaccessible.

Les premières suscitent la méfiance ; les secondes nous laissent partagés.

Dreams of Violets remet sur la table la plus vieille question du cinéma : pourquoi devrait-on croire les images ?

Jusqu’ici, nous croyions les images parce qu’elles correspondaient à quelque chose qui s’était réellement produit.

Désormais, il faudra peut-être poser des questions plus précises : quelqu’un en répond-il ? Portent-elles le poids du réel ? Existe-t-il une raison de les produire au-delà de la prouesse technique ?

À partir de maintenant, « généré par l’IA » ne doit automatiquement ni condamner une œuvre ni lui accorder un passe-droit. Il faut regarder ce que l’outil a éliminé et ce qu’il a enfin rendu possible.

Un vrai film n’a jamais été fait uniquement d’images.