Que signifiait enseigner pour Michel Foucault ?
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En classe, Foucault cherchait sa place. Il ne voulait pas devenir un maître imposant, mais n’aimait pas non plus le désordre et l’égalitarisme qui suivirent 1968.

Guillaume Bellon, docteur en littérature, est l’auteur de L’Angoisse du discours : Barthes et Foucault au Collège de France (Presses universitaires de Grenoble, 2012).
Cet article a paru dans Sciences Humaines, mai-juin 2014, numéro spécial 19, p. 16-17.
Traduction de Finikz, relecture d’Adai. Première publication sur le compte WeChat « Notes d’histoire intellectuelle ».
Foucault était tiraillé entre deux exigences. D’un côté, il souhaitait diffuser ses idées le plus largement possible. De l’autre, quand il pensait au public, il y voyait tout autre chose. Après avoir enseigné à l’École normale supérieure, à Clermont-Ferrand et à Tunis, il prit la tête du département de philosophie de l’Université expérimentale de Vincennes, née de la ferveur de Mai 68 et devenue plus tard Paris 8. L’agitation révolutionnaire et le désordre parfois ambiant ne le mettaient pas tout à fait à l’aise. À la première occasion, il partit enseigner au Collège de France. En relisant sa leçon inaugurale, L’Ordre du discours (1971), on voit que cette fonction ne le satisfaisait pas entièrement non plus. Il semble avoir été mal à l’aise d’être considéré comme un « maître » par l’université et le grand public. C’est compréhensible pour quelqu’un qui voyait dans tout discours une sorte de « police » : il ne voulait pas devenir un symbole de pouvoir. Cette ambivalence a traversé toute sa carrière d’enseignant.

Comment cette « angoisse du discours » se manifestait-elle ?
Le règlement du Collège de France interdit de transformer les cours en « événement mondain » ouvert à tous gratuitement. Rappelons que Foucault était une véritable vedette dans les années 1970 : son livre Les Mots et les Choses (1966) était un best-seller que l’on lisait sur la plage pendant les vacances d’été… Son public, particulièrement riche et divers, aimait se réunir pour l’écouter, mais l’échange n’était pas toujours fluide. Foucault a tenté à plusieurs reprises de prendre ses distances avec ce public : il a d’abord déplacé ses cours tôt le matin, puis organisé un séminaire sur inscription, dont les participants devaient rédiger un mémoire et présenter leurs travaux. L’administration l’a rappelé à l’ordre, cette formule étant contraire à l’esprit du Collège ; il a fallu revenir au format initial. À partir de 1982, il a essayé un système de questions-réponses ouvert au public, mais il en sortait encore irrité — par exemple lorsqu’un auditeur s’adressait à lui en le tutoyant.
Ses cours ont-ils un lien avec ses livres ?
Il faut distinguer deux périodes. Jusqu’à la fin des années 1970, ses cours semblent avoir été largement autonomes par rapport à ses publications ultérieures et particulièrement ancrés dans l’actualité. Son intérêt pour la « société punitive », par exemple, était directement lié au Groupe d’information sur les prisons (GIP), qu’il venait de créer. À partir des années 1980, en revanche, il a de plus en plus utilisé des exemples repris ensuite dans ses écrits. Ses analyses de l’interprétation des objets et de la domination de l’autre répondaient notamment aux thèmes de L’Histoire de la sexualité (volumes publiés entre 1976 et 1984). Il y eut une interruption intéressante : Foucault prit une année sabbatique en 1977, puis ne publia rien pendant huit ans. Il rêvait toujours de démissionner et de vivre de ses droits d’auteur. Cet idéal ne s’est peut-être jamais réalisé, même s’il avait déjà atteint des sommets rares parmi les intellectuels.
Pourquoi a-t-il refusé la publication posthume de ses cours ?
Les précieux manuscrits de Foucault montrent combien il réécrivait ses textes et recherchait la perfection : il pouvait reprendre une page entière pour modifier un seul mot. Ses cours au Collège de France étaient oraux et nécessairement moins rigoureux. Il tâtonnait, insatisfait de sa méthode, et repartait souvent de zéro. Ses conférences publiques étaient aussi plus ou moins préparées puis publiées ; il ne pouvait pas toujours donner le meilleur de lui-même. Dans son testament, il interdit explicitement toute publication posthume, empêchant légalement ses proches de lui faire subir un « coup de Max Brod à la Kafka » : Brod avait édité et publié des romans que son ami lui avait demandé de brûler. Il faut une vraie vocation pour organiser ces archives. Pour les cours, il faut aussi décider comment transformer la parole en texte sans que l’auteur puisse le corriger.
Aujourd’hui, les cours constituent une porte d’entrée essentielle dans l’œuvre de Foucault
Ils sont de plus en plus lus et se vendent de mieux en mieux. Leur succès éditorial m’étonne toujours : Foucault était un auteur exigeant et incisif, même lorsqu’il écrivait dans un style oral. Ses cours me sont difficiles à saisir. En même temps, ses recherches sur la construction d’un soi autonome et sur les contraintes sociales étaient pleinement ancrées dans son époque, tout en s’adressant aux lecteurs d’aujourd’hui. Ses héritiers ont donc retravaillé son œuvre en toute autonomie et créé un autre Foucault. Ce n’est pas un problème. De son vivant, il se définissait déjà comme une « boîte à outils ». Il assumait pleinement l’idée de proposer des concepts et d’ouvrir des pistes de réflexion, pour que d’autres les retravaillent, les corrigent et les prolongent. C’est peut-être bien ce qui s’est passé.